EnglishDeutschFrancaisFrancais

LE NAUFRAGE DE L'EURO? - EPISODE CINQ

Pas d’euro durable sans Européens.

1. Quel est l’intérêt d’analyser un scénario aussi improbable que la désintégration de l’Union Economique et Monétaire (UEM) ?

Le « scenario planning » consiste à analyser tous les scénarios possibles dans un domaine particulier pour identifier les faits annonciateurs de changement de tendances et pouvoir ainsi mieux adapter la politique d’une entreprise à ces changements. Or, en ce qui concerne l’Europe, après :
· la mise en veille du Pacte de Stabilité et de Croissance en novembre 2003
· l’absence dans la nouvelle Constitution, de progrès en termes de gouvernance économique de la zone euro,
· la proposition de réduire le budget communautaire ;
· la baisse continuelle dans les sondages de l’adhésion à l’Europe, et
· les résultats des dernières élections européennes,

même un Européen convaincu doit s’interroger sur la pérennité de l’euro et de l’Union européenne (UE).

Ce qui choque dans les analyses de David LASCELLES et de Joachim FELS c’est moins leur évocation d’un scénario improbable que l’impression qu’ils donnent d’y croire fermement.

2. Quel impact pourrait avoir une hausse de l’inflation sur l’intégrité de l’UEM ?

Elle mettrait sérieusement en péril les pays dont la dette publique reste élevée (Belgique, Grèce Italie) et ceux qui n’arrivent pas à contenir leurs déficits publics (France, Allemagne,…). On peut, en effet, douter de la solidarité entre Etats membres si les marchés financiers venaient à ébranler la crédibilité d’un de ces pays. Pour l’instant, les marchés croient encore fermement à l’euro, comme le montre l’absence de réaction à la baisse de la notation de la dette italienne (de AA à AA-). La menace évoquée par FELS de voir s’écarter les taux des obligations les uns des autres en fonction de la solvabilité des Etats membres de l’UEM n’est donc pas immédiate.

Quant à la capacité de la Banque Centrale Européenne (BCE) de résister aux pressions politiques, elle a réussi à contenir la hausse des prix en période de crise économique et consolider l’acquis remarquable dans ce domaine depuis les années ’90. Même s’il lui reste à confirmer cette tendance en période de croissance rapide, la crédibilité e de la politique monétaire indépendante de la BCE est aujourd’hui bien établie.

3. Qu’impliquent les dissensions au sujet du Pacte de Stabilité et de Croissance?

Indubitablement, la suspension de l’application du Pacte en novembre 2003 a affaibli la crédibilité internationale de l’euro : elle a notamment contribué au refus des Suédois d’entrer dans l’UEM. Cette suspension aurait aussi fait baisser le taux de change de l’euro sur les marchés si le dollar américain et la livre étaient elles-mêmes soutenues par des politiques budgétaires équilibrées. Elle s’inscrit dans une certaine indifférence (benign neglect) de la part des Européens envers l’excès de leurs dépenses publiques (près de la moitié des revenus de l’UE sont consommés par les services publics nationaux – seul 1% est destiné aux institutions européennes). Ils ne sont dans ce domaine pas meilleurs que les Américains qui eux n’arrivent pas à contenir leurs dépenses privées. L’épargne européenne serait mieux utilisée dans le financement d’investissements des PME ou dans le développement du marché des capitaux à risque européen.

Michel CAMDESSUS, l’ancien directeur général du Fonds Monétaire International voyait dans l’euro la principale source d’espoir d’un système monétaire international plus stable. Cet espoir se basait sur la poursuite d’assainissement financiers des Etats membres de l’UEM dont les secteurs publics prélèvent une part excessive du PIB. Ces dérapages sont néfastes au développement des pays les plus pauvres de la planète et particulièrement de l’Afrique qui dépend étroitement des capitaux européens.

Toutefois, les économistes ont des avis divergents sur le bien-fondé des dépassements des déficits publics au delà des 3% en temps de crise économique et l’UEM est trop jeune pour pouvoir vérifier la détermination des pays membres juger d’équilibrer leurs finances publiques sur la durée d’un cycle économique complet. De plus, le Pacte n’est pas mort : le Conseil en a rappelé récemment l’importance et a demandé à la Commission de faire des propositions pour sa remise en application, une demande renforcée par la récente décision de la Cour de Justice européenne. Les avertissements de LASCELLES et FELS sont donc appropriés mais leur conclusion prématurée.

4. Une union politique européenne conditionne-t-elle la survie de l’euro ?

Les précédentes unions monétaires en Europe qui n’étaient pas accompagnées d’union politique, n’ont pas survécu leur 60ème anniversaire. L’UEM est un projet essentiellement politique dont la politique monétaire est gérée par structure fédérale alors que la politique économique reste du ressort des Etats Membres. La gestion monétaire est un succès alors que la politique économique est un échec. Le nombre de personnalités ayant critiqué le manque de coordination en matière économique ne se comptent plus (Alan Greenspan, Alexandre Lamfalusy, La Ligue Européenne de Coopération Economique. L’euro implique une gouvernance économique ayant un minimum de cohérence, c’est-à-dire, un « policy mix » commun. Les réformes structurelles nécessaires pour rendre aux économies du continent européen leur compétitivité ne peuvent venir que de l’Europe. Ceci exige des décisions d’ordre politique et donc une structure appropriée, qui ne doit pas nécessairement être aussi intégrée que celle mise en place dans le domaine monétaire, mais qui restera déficiente aussi longtemps qu’elle restera du ressort d’Etats membres pouvant exercer un droit de veto.

L’accord sur une Constitution européenne en juin 2004 montre que l’Europe est moins désunie que FELS voudrait bien le faire croire mais il faut être optimiste pour s’imaginer que le texte finalement adopté – en supposant qu’il soit finalement ratifié par tous les membres de l’UE - engendrera une cohésion politique suffisante pour éviter des crises qui entameraient la crédibilité de l’euro.

5. Que faire pour renforcer l’union politique dans l’UE ?

Pour faire une Europe politique, il faut des Européens. Or, les sondages n’arrêtent pas de confirmer que les citoyens européens restent une petite minorité, la grande majorité (plus de 80%) des citoyens en Europe étant d’abord attachés à leur nationalité ou refusant même toute citoyenneté européenne. Il est trop facile de blâmer les politiciens qui défendent aussi leurs intérêts propres pour leur manque d’ambition européenne. En démocratie, on a les politiciens que l’on mérite.

On ne peut construire une Europe politique aussi longtemps que persistera le désaccord sur une vision commune de nos valeurs économiques principalement entre la France et le Royaume-Uni qui s’illusionneront sur leur souveraineté d’anciennes puissances mondiales. Il faudrait un nouveau Jean Monet pour les reconcilier ainsi que :

· le Sud de l’Europe qui s’accommode de services publics déficitaires et d’une corruption avec les Scandinaves qui entretiennent des services sociaux financièrement en équilibre;
· des objectifs de dérégulation et de croissance économique promus par les libre-échangistes avec ceux des promoteurs d’une Europe sociale;
· les ambitions dominatrices des grands pays avec la priorité accordée par les petits pays au bien-être de leurs habitants (comme déjà évoqué par Alexis de Tocqueville);
· les tendances fédérales de nombreux pays avec la préférence pour une Europe des Nations défendue principalement par la France et le Royaume-Uni .

Créer une vision commune parmi les Européens est une tâche à long terme qui nécessitera une formation particulière des jeunes de 15 à 25 ans – l’âge où se décide l’appartenance civique -. Si on veut qu’aux prochaines élections européennes en 2009, l’absentéisme et la préférence pour les partis nationalistes d’extrême droite diminuent, il serait temps de lancer des programmes dans ce sens. Or, force est de constater que l’Europe reste absente des programmes de formation des professeurs dans la plupart des pays membres de l’UE. Peu de pays ont des programmes de citoyenneté européenne. Des programmes éducatifs sur l’Europe, au contenu commun pour tous les jeunes Européens sont nécessaires pour créer une plus grande adhésion à un projet politique d’une portée historique.

5. En conclusion, l’euro est-il menacé de naufrage ?

Non, pas dans un avenir proche. Mais cela ne le met pas à l’abri des risques d’échec à plus long terme. Si l’UEM reste incapable de générer une croissance économique plus rapide et de réduire significativement le chômage tout en réduisant le niveau de la dette publique, l’euro devra sans doute affronter les perspectives d’un échec. Ces perspectives seraient grandement améliorée si la France et le Royaume-Uni pouvaient s’accorder sur une gestion plus intégrée de l’économie de l’UE et réduire le fossé entre leurs cultures économiques, ouvrant la voie vers l’intégration de la £ dans l’euro.

Lors d’une de ses dernières apparition publique, Pierre Werner, fustigea des orateurs trop sceptiques sur l’avenir de l’euro en les suppliant de donner à l’euro un peu de temps. Lui qui avant attendu 30 ans pour voir son plan d’union monétaire européenne prendre vie, aurait donc été d’accord avec Robert Mundell.

Cela ne nous permet pas de nous reposer sur nos lauriers. Si on veut que l’euro continue à dispenser ses avantages, les citoyens européens doivent reconnaître leurs obligations liés à la possession d’une monnaie internationale et l’ouverture de leur économie au marché mondial. Une monnaie commune exige une vision économique commune qui est difficilement concevable en dehors d’une Europe fédérale. Donc : pas d’euro durable sans Européens.

To top