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ELECTIONS EUROPENNES 2004 : Leçons - 25.09.2004

 Partie 2 de 5 articles sur la Constitution et les élections européennes de 2004.
      

2. ELECTIONS EUROPEENNES ou l'histoire du chat qui court après sa queue.

Quelles leçons tirer des dernières élections de 2004 ?  Un, la participation reste faible. Le taux moyen est passé de 49.8 % à 45.8 % principalement en raison d'un abstentionnisme anormalement élevé dans les nouveaux pays membres : (26.7%) alors qu'il stagnait dans les anciens (48.9%). Dans l'Europe des 15, on note que dans les pays où le taux de participation était le plus faible (UK, NL, Finlande,) en 2004 il a augmenté significativement. Il n'y a cependant pas de quoi s'en réjouir puisque les votants supplémentaires dans plusieurs pays ont soutenu principalement les partis des eurosceptiques. Deux, ces élections, comme l'écrivait très justement Fernand Herman, sont des élections-prétextes : les partis de l'opposition remportent la palme dans de grands pays comme la France, l'Allemagne et l'Italie, qui représentent à eux seuls près du tiers des voix du PE. Elles sont le prétexte pour régler des comptes au niveau national. Durant ces élections, qui dans plusieurs pays coïncidaient avec d'autres échéances électorales nationales ou régionales, rares sont les représentants de partis qui ont évoqué des enjeux européens, à supposer même qu'ils les maîtrisent. Trois, les partis des euro-sceptiques et d'extrême droite nationaliste ont significativement augmenté leur représentation au Parlement européen. C'est sans doute la principale menace qui pèse sur l'Europe précisément au moment où le Parlement européen gagne en pouvoir. En résumé, plus de la moitié des citoyens européens mettent en péril la démocratie européenne soit en s'abstenant de voter soit en votant pour des partis nationalistes extrémistes.

C'est la principale leçon à tirer de ces élections : la construction européenne n'est plus irréversible ; des tendances nationalistes et d'extrême droite prennent de l'ampleur. Avant, l'Europe se vendait facilement : elle représentait pour l'électeur ce que les politiciens nationaux n'arrivaient pas à délivrer. Ce n'est plus le cas : l'Europe a déçu.  Les bénéfices escomptés du Marché Unique et de l'Union Economique et Monétaire (UEM) ne se sont pas matérialisés. L'électeur, à qui on avait promis un avenir meilleur s'il acceptait les restrictions des critères de convergence et une concurrence accrue, et qui ne voit rien venir, jette naturellement son dévolu sur d'autres alternatives.

Le phénomène est complexe et n'affecte pas seulement l'Europe. Chacun y trouvera sans doute la confirmation de ses propres thèses. Mais il est indéniable que l'Europe a perdu de sa crédibilité. Analysons ici trois causes potentielles :  (1)l'interaction ambiguë entre l'Europe et les Etats nationaux, (2) la persistance d'inerties qui empêchent l'Europe de délivrer ses bienfaits économiques et (3) la difficulté pour toute vieille démocratie d'accepter des changements fondamentaux.

L'interaction entre l'Europe et les Etats nationaux reste ambiguë. L'Europe devait améliorer la défense des intérêts des Européens sur la scène mondiale où leurs gouvernements nationaux n'ont plus de pouvoir autre que symbolique. Mais cette défense implique l'éloignement du centre de prise des principales décisions politiques du citoyen, alors que celui-ci recherche précisément une démocratie plus directe. La construction européenne devait concilier ces aspirations divergentes en transférant une partie du pouvoir national à l'Europe d'une part et aux régions d'autre part. Or, les décisions européennes restent soumises au bon vouloir des politiciens qui donnent la priorité à leurs intérêts nationaux aux dépens des intérêts collectifs. Ce sont eux qui annoncent les décisions européennes à leurs électeurs en s'arrogeant la paternité des victoires et accablant l'Europe de les défaites. Même si les Etats nationaux ne sont plus à même de garantir l'avenir des Européens dans un monde de plus en plus globalisé, ce sont eux qui au sein des Conseils européens continuent à « tenir l'Europe en laisse ». Comment dans cet imbroglio, le citoyen peut-il reconnaître les enjeux collectifs européens et voter intelligemment ?

Les administrations nationales beaucoup trop lourdes continuent à faire la pluie et le beau temps dans le domaine crucial de l'économie. Aussi la soit-disant liberté de circulation des personnes, des biens et des capitaux reste-t-elle plus nominale qu'effective et le Marché Unique n'a pas délivré toutes ses promesses. L'exemple le plus évident provient de l'UEM, au sein de laquelle le volet monétaire fédéralisé enregistre d'importants succès alors que son volet économique qui reste du ressort des gouvernements nationaux, est un échec. Ni le Marché Unique, ni l'UEM ne peuvent pleinement bénéficier des synergies et économies d'échelle qui devaient engendrer la croissance et réduire le chômage et ainsi compenser le citoyen pour l'abandon du confort fictif offert par la protection nationale.  Sans transfert significatif de compétences des administrations nationales dominantes et dans beaucoup de domaines inefficientes, vers le niveau européen, accompagné d'une réduction des charges publiques, il n'y aura pas de croissance économique accélérée dans l'UE ou dans l'UEM et l'Europe continuera de décevoir.

Après 3 000 ans, la civilisation européenne est à bout de souffle et ne peut échapper à la décadence et la disparition que moyennant des réformes profondes. « La civilisation est une maladie invariablement fatale » disent les historiens. Dans la passé - et la Commission Barroso semble décidée de poursuivre ou même intensifier cette tradition - ce fut l'Europe  qui proposait la vision à long terme dans laquelle s'inscrivait ces réformes de société. Que ce soient les nouvelles technologies (processus de Lisbonne), les télécommunications, les transports ou l'énergie, le renforcement de notre puissance militaire et le développement d'une politique étrangère, seul le cadre Européen (1) , peut offrir des solutions durables dans une économie de plus en plus globale. Ces réformes impliquent souvent des sacrifices initiaux en vue d'un avenir meilleur à plus long terme et sont donc souvent impopulaires. Or, comme l'écrivait récemment le Financial Times au sujet des régimes de pension : « It is considered electoral suicide to do what everyone knows needs to be done ». Les partis politiques hésitent donc à informer les citoyens des grands défis car, en plus, les solutions sont hors de portée des institutions qu'ils représentent.

Tout cela ressemble au jeu du chat qui court après sa queue.  A ce petit jeu, l'électeur est privé de sa souveraineté, car il n'est plus à même de déterminer son avenir par le processus démocratique. Aux élections européennes il ne peut choisir qu'entre des représentants qui sont essentiellement préoccupés par des enjeux nationaux alors que l'avenir de l'électeur dépend de la capacité des élus de peser sur les décisions d'intérêt collectif européen. La déception des électeurs européens se traduit donc logiquement par l'abstention ou la préférence pour des partis extrémistes nationalistes.

Le citoyen européen est suffisamment éduqué pour comprendre ces questions et une politique de communication plus dynamique de la part des institutions européennes (mais l'économie et la culture restent des compétences nationales !) ou des organes nationaux s'impose. Il est urgent pour les organismes de promotion de l'Europe d'unir leurs efforts pour animer des campagnes d'information sur les vrais enjeux et mérites des propositions européennes.  C'est, d'ailleurs, l'objet d'une nouvelle stratégie que ces associations devraient développer ensemble.

(1) A l'exception des économies anglo-saxonnes qui ont opéré des réformes profondes sans attendre l'intervention européenne.
            Jean-jacques SCHUL

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