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Pas d'euro stable sans Europe - 17.11.2000
/***Jacques Rueff, ancien Président de la Banque de France écrivait : « L'Europe aura sa monnaie unique ou ne sera pas ». Ceci étant fait, aujourd'hui on peut dire : « L'euro sera soutenu par une Europe unie ou ne restera pas ».
Rappelons avant tout que le miracle a eu lieu : 11 pays ont abandonné leur monnaie nationale pour une monnaie commune. Deux ans plus tôt, on n'y croyait pas vraiment. L'Europe a donc enfin son marché des capitaux. Et en un an, le volume des émissions en euro dépasse déjà celui du dollar américain. Mieux encore, des émetteurs qui auparavant avaient difficilement accès aux capitaux internationaux (communes ou régions, y compris les moins avancées, entreprises) se sont largement approvisionnés sur le marché de l'euro. Il facilite donc les investissements dans l'Union et la reprise économique. Il rend aussi la distribution du capital plus équitable. Ces fabuleux résultats doivent être salués.
Sur le marché des changes, l'euro a eu la malchance de naître au moment où sont apparues au grand jour la puissance économique américaine d'une part et les faiblesses structurelles de l'économie allemande d'autre part. Les monnaies européennes liées au mark allemand ne pouvaient que continuer à perdre de leur valeur, ce qui fut le cas depuis 1995 quand l'écu, le précurseur de l'euro, valait 1,3 USD. L'euro n'a fait qu'épouser la tendance.
Sans l'euro, la situation aurait sans doute été pire. La politique budgétaire plus rigoureuse des pays membres et l'indépendance de la Banque Centrale Européenne (BCE) - ont constitué des éléments stabilisateurs des marchés monétaires. Les fluctuations sauvages des taux de change des monnaies européennes durant la tourmente qui a secoué les marchés monétaires européens en 1993 et 1994 ne sont plus qu'un mauvais souvenir. Les monnaies européennes et l'euro ont fait preuve d'une grande stabilité durant les crises asiatique, russe et latino-américaine. Il s'avère être aussi un bon bouclier contre les chocs économiques asymétriques. Que seraient devenus les francs belge et français suite aux crises de la Dioxine, ou les tempêtes, la marée noire, etc. si leur monnaie nationale avaient fluctué librement ? On frémit à l'idée que l'Europe eut pu conserver ses 11 monnaies indépendantes. Alain Prate, ancien Conseiller Économique du Général De Gaulle et Vice-Président à la Banque européenne d'investissement écrivait : "On ne peut concevoir une véritable réforme du système monétaire international aussi longtemps que l'Europe maintient ses 11 monnaies nationales" .
En conclusion, si l'euro n'est clairement pas une monnaie forte - heureusement d'ailleurs - sera-t-il pour autant une monnaie stable ? Des fluctuations de plus de 15% par an sur les marchés des changes sont excessives. Elles dépassent de loin les marges considérées comme acceptables sous les anciens régimes de « tunnels » et « serpents » monétaires avant 1993.
Pour répondre à cette question, voyons d'abord quel est le niveau d'équilibre de I'euro par rapport au dollar. Il est prématuré de répondre, mais il est clair que le niveau du premier janvier 1999 ne représente pas une situation stable. Une alternative consiste à prendre sa valeur historique. La première unité de compte européenne - l'UCE - fut créée en 1950 avec le même poids d'or que le dollar US (0.888 gramme d'or fin) et avait donc une valeur égale à ce dollar (1 UCE = 1 USD). Or, dans leur grande sagesse, les pères de l'Europe sont systématiquement passés d'une unité de compte à la suivante au taux de 1 à 1 . Donc, 1 UCE (1950) = 1 Unité de compte (1962) = 1 ECU (1979) = 1 euro (1999). Selon cette suite logique, une situation de 1 euro = 1 USD n'a rien d'étonnant, et des variations entre 1 et 2,2 USD pour 1 Euro sont inévitables dans un système de change flottant. La vérité se situe sans doute entre les valeurs extrêmes de I'écu : de 1,30 à 0,744 USD par euro.
Quels sont les facteurs qui permettront à l'euro de remonter au-dessus de la parité ? Cela ne dépend bien sûr pas seulement de l'Europe. Le jeu des taux d'intérêt relatifs décidés par les banques centrales américaine et européenne déterminera ce cours au moins à court terme. Il suffirait aussi que certaines faiblesses inhérentes à l'économie américaine - surconsommation, déficit commercial croissant, aggravation des différences de revenus entre riches et pauvres - se manifestent pour que l'USD perde de son attrait comme monnaie de réserve et que l'euro devienne plus attrayant.
Encore faut-il que l'économie européenne surmonte quelques faiblesses importantes tant au niveau économique que politique. L'Europe doit éliminer les dysfonctionnements révélés par l'euro. Elle doit notamment démontrer qu'elle peut continuer à contenir l'inflation en dessous des 2%. Elle a pu le faire en période de déflation économique. Y parviendra-t-elle en période de croissance rapide ? Cela suppose de la part des européens une capacité d'ouverture et d'élimination des rigidités structurelles résiduelles dans les relations intra-communautires commerciales, financières et sociales dont ils ont fait preuve dans leur lointain passé et qu'il faudra renouveler.
Au niveau politique, le moins qu'on puisse dire c'est que l'intégration européenne laisse à désirer. Mises à part la Banque Centrale Européenne et la Cour de Justice, les institutions européennes sont bien plus une mosaïque d'intérêts nationaux que l'expression d'une véritable vision européenne sur laquelle l'euro pourrait s'appuyer. Et même dans ces domaines, les failles sont nombreuses. Les banques centrales nationales continuent à grever les paiements transfrontaliers de frais justifiés par leurs « statistiques ». La réglementation de contrôle des banques diffère toujours d'un pays à l'autre. En plus, peu de progrès sont accomplis sur l'harmonisation fiscale et la législation européenne des entreprises ou des brevets.
Toutes les unions monétaires européennes du XIXème siècle non accompagnées d'union politique n'ont guère amené la paix promise et n'y ont d'ailleurs pas survécu. La force d'une monnaie dépend aussi de ses gestionnaires, c'est-à-dire ses politiciens. Les faiblesses de la lire italienne, par exemple étaient liées bien plus au manque de confiance dans sa politique que dans son économie.
Un nouvel échec de la conférence intergouvernementale à Lisbonne en juin, après celui du sommet d'Amsterdam il y a 3 ans, serait fatal à l'euro. Or, on peut se demander d'où viendra le sursaut nécessaire pour faire progresser l'intégration politique européenne. Les citoyens se sont exprimés majoritairement en faveur de l'euro et demandent des réformes fondamentales des institutions européennes. Par contre, les sondages montrent qu'ils se sentent peu européens (43% ne se reconnaissent pas leur citoyenneté européenne) et moins de 2% ont converti leur compte bancaire en euro. L'euro n'est donc pas encore « ce symbole de notre appartenance à une même communauté en Europe ». C'est en cela que ce faible pourcentage explicable par l'absence de billets et pièces reste politiquement inexcusable.
En démocratie les citoyens décident les réformes politiques. Il faudra un effort considérable pour faire prendre conscience à une majorité de citoyens leurs responsabilités en tant que détenteurs d'une monnaie internationale.
La force ou faiblesse d'une monnaie est aussi mesurée en fonction de ses valeurs de replis. Depuis que les monnaies ont perdu l'or comme valeur de repli, il leur reste leur banque centrale, leur gouvernement et leurs citoyens prêts à subir les inconvénients momentanés pour entreprendre les réformes nécessaires. Or, l'euro n'a ni gouvernement ni citoyens pour le défendre. Si l'euro continue à perdre de la valeur sur les marchés des changes, les citoyens européens n'auront qu'à s'en prendre à eux-mêmes. Après tout « une monnaie internationale, ça se mérite », comme le rappelait Jean-Claude Juncker, Premier Ministre du Luxembourg.
Jean-Jacques SCHUL
Directeur honoraire de la Banque européenne d'investissement
Président de PROMEURO asbl.
Jean-Jacques SCHUL