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L'euro et ses implications sociales - 28.11.2000

Contribution de Promeuro à la conférence du 23/11/2000 à Paris
      

Though an indispensable requirement for the functioning of an extensive order of co-operation of  free people, money has  almost from its appearance been so shamelessly abused by governments, that it has become the prime source of disturbances of all self-ordering processes in the extended order of human co-operation.
F.A. HAYEK.  The fatal Conceit. The errors of socialism . E. Bartley 1988.

Promesses
Le résultat du vote danois demande une révision des attentes de l'euro en termes d'amélioration du bien-être en Europe. Déjà, la plupart des Européens voyaient dans l'écu, la monnaie des riches, des multinationales et des banques mais de peu d'intérêt pour l'homme de la rue. Le manque de soutien populaire à l'euro confirme cette suspicion de la part des citoyens envers leur future monnaie et de ce qu'ils peuvent en attendre. La satisfaction des critères de convergence n'a pas constitué une aide: les ajustements structurels déflationnistes sont rarement populaires. Sur base de ses effets depuis sa création il y a deux ans, peut-on présenter une image plus attrayante de l'euro? Sous quelles conditions l'euro offrira-t-il à l'Européen plus de bien-être, non seulement en termes de revenus accrus mais aussi d'une société plus équitable, la caractéristique de la civilisation européenne?

Critères de Convergence
La philosophie politique de l'Union Economique et Monétaire (UEM) est celle d'une économie de marché ouvert où la concurrence est libre (Art 3A.2 du Traité), philosophie aussi appelée du "neo-liberalisme" en accord avec la culture économique qui prévalait au début des années 90, notamment le Reaganisme et Thatcherisme. Cette approche conduit à une société plus ouverte et mieux capable de soutenir une croissance économique durable comme le démontrent les résultats économiques des USA et de la Grande-Bretagne. En termes de répartition des revenus entre pauvres et riches, par contre, les résultats seraient moins concluants. On sait  par exemple que les ajustements structurels nécessaires pour atteindre ces résultats affectent, au moins au départ, les groupes sociaux les plus vulnérables. En Europe, en raison du déficit démocratique au niveau des instances européennes, les politiques conduisant à l'UME furent lancées sans consultation populaire. Il n'y a donc rien d'étonnant, qu'elles furent accueillies avec beaucoup de


résistance, comme le démontrèrent les grèves en France en 1995. PROMEURO souscrit ici pleinement à la thèse d'Amartya SEN  selon laquelle l'Europe ne pourra, sans une participation accrue des citoyens, réaliser les réformes nécessaires dans les choix de société qu'elles impliquent. Promeuro considère qu'elles ont été insuffisamment expliquées aux citoyens . On peut se demander parfois si les autorités nationales sont pleinement conscientes des implications politique et sociale de l'adoption de la nouvelle culture monétaire qu'implique le remplacement de leur monnaie nationale par une monnaie internationale. Si les Européens enthousiastes peuvent déplorer le résultat du référendum danois, au moins doivent-ils reconnaître qu'il a le mérite de refléter un vide concernant les explications sur les implications sociales de l'euro.

Les résultats économiques de l'euro
L'euro devait éliminer les derniers obstacles à un Marché Unique efficient : les fluctuations des taux de change entre monnaies nationales. Ainsi, allait-on dynamiser l'économie et réduire significativement le chômage. La croissance économique dans la zone euro pourrait bien culminer aux alentours des 3% comparés à des chiffres supérieurs en dehors de cette zone, et le chômage est toujours de 9%, soit le double du chiffre aux USA, par exemple. L'impact de l'euro sur les améliorations déjà constatées reste difficile à expliquer et à séparer des bénéfices temporaires de la dévaluation de l'euro par rapport au US$. On constate aussi que l'inflation a été réduite à des niveaux historiquement bas et s'il faut s'en féliciter, il faut non seulement reconnaître que ces résultats sont aussi le reflet de la crise économique qu'a subit l'Europe mais aussi démontrer que la Banque Centrale Européenne arrivera à maintenir ces bons chiffres également en période de croissance rapide.

En d'autres mots, un nombre de questions restent sans réponses sur la capacité de l'euro à créer un mieux être en Europe, particulièrement pour ceux qui ont subi les effets des politiques déflationnistes liés à l'introduction de l'euro.

On peut se demander si les interventions persistantes des gouvernements nationaux dans des secteurs clés de l'économie européenne (transport, sécurité alimentaire, finance) n'empêchent pas le Marché Unique de produire tous ses fruits. Entre-temps, tant qu'ils douteront de la capacité de  l'euro de leur assurer un bien-être social équivalent à celui dont ils jouissaient sous le régime des monnaies nationales, les citoyens seront tentés d'insister sur le maintien des contrôles nationaux sur les affaires européennes. C'est ce qui explique par exemple le retard mis à réformer les régimes de pension en France. Promeuro considère qu'aussi longtemps que les décisions économiques et sociales seront prises au niveau national alors que celles affectant les politiques monétaires le seront au niveau fédéral par une BCE indépendante, et qu'il ne sera pas dit clairement aux citoyens européens que les augmentations de salaire et avantages ne peuvent plus être compensés par des dévaluations, l'euro continuera à manquer de crédibilité, de popularité et ne pourra faire bénéficier le Marché Unique des avantages escomptés nécessaires pour valider la politique de réduction des services publiques.

Conclusions
Quand ils adoptèrent l'euro, les politiciens européens furent universellement admirés pour leur courage y avoir accepté de rajeunir les politiques économiques protectionnistes obsolètes du Vieux Continent. Comme le fit Pierre Werner à l'Assemblée Générale de Promeuro de 1999, on peut créditer l'euro d'avoir au moins révélé les dysfonctionnements du système actuel. Son avènement coïncide avec la révolution des marchés financiers internationaux, donnant au moins à l'Europe une chance de  survie. Le danger réside dans la tentation des dirigeants politiques de réduire ce qui devrait être une révolution tranquille à un exercice de chirurgie esthétique. Si l'Europe veut mettre un "tigre dans son réservoir, les Européens devront accepter de se déconnecter de leur cordon ombilical qui les relie aux avantages sociaux de l'État Providence, et prendre pleinement leurs responsabilités de membres d'une économie élargie confrontée à la concurrence mondiale. L'euro continuera à faire preuve de faiblesse sur les marchés des changes internationaux aussi longtemps que l'Europe ne manifestera pas plus volonté à adopter les règles de la société post-moderne.

Une question alors : comment intégrer les populations économiquement et socialement vulnérables? Les expériences des organisations de micro-finance comme l'Association pour le Droit à l'Initiative Economique (ADIE) en France et la New Economics Foundation en Grande-Bretagne sont les bienvenues. Le secteur bancaire commercial doit aussi réussir à concilier sa compétitivité sur les marchés mondiaux avec l'équilibre social dans notre société, comme le demandait Daniel Lebègue, Directeur Général de la Caisse des Dépôts et Consignations, lorsqu'il appelait l'année dernière les banques à faire preuve d'éthique envers les plus démunis.

Jean Boissonnat  recommandait récemment que l'on définisse une conscience européenne" basée sur la tradition européenne de solidarité sociale et régionale. Les citoyens européens n'accepteront de perdre une partie de leur souveraineté nationale pour un environnement plus compétitif, que si ce principe de solidarité est inséré sans équivoque dans la Charte européenne et dans les politiques et pratiques des principaux animateurs de l'UME - les multinationales et les banques.

L'Europe d'aujourd'hui me rappelle parfois le Moyen âge où les nobles retenaient les serfs sur leur territoire. L'euro et le Marché Unique ne produiront pas les bénéfices attendus aussi longtemps que nous resterons figés dans notre système moyenâgeux  de contrôles nationaux des activités économiques et n'arriverons pas à évoluer rapidement vers un système politique fédéral dans une Europe respectueuse de sa tradition de solidarité sociale.
            Jean-Jacques SCHUL