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Culture européenne : un itinéraire - 20.09.2005
Discours à l'occasion de la sistribution du Mérite européen - Luxembourg, le 16 septembre 2005
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
La distinction qui m'est remise aujourd'hui est un honneur qu'en dépit du titre de la Fondation, je ne pense pas mériter tout à fait. À l'annonce de cette cérémonie, je me suis donc mis à chercher dans mon parcours ce qui pouvait la justifier.
Je me souviens fort bien de mon éveil intellectuel à l'Europe : c'était à l'occasion de la première élection du Parlement Européen, en 1979 (10 juin 1979). J'étais intéressé par la politique au sens large, par l'évolution du monde, et la construction européenne m'apparaissait comme une aventure collective capable de modifier durablement le cours des choses dans nos pays. Je voyais dans l'Europe la condition de notre avenir. A cette époque, j'étudiais à l'université la philologie classique, passionné par les langues et les cultures de la Grèce et de la Rome antiques.
Passion des langues anciennes et de l'histoire, vie ancrée dans le présent, rêves de futur : je n'ai jamais ressenti de césure entre ces trois temps. Mais il m'a fallu de longues années pour être capable d'objectiver le fil qui les reliait. Ce fil, c'est un itinéraire, un trajet, à la manière de la phrase du philosophe Bergotte, dans La Prisonnière de Marcel Proust, lorsqu'il s'écrie : « Que voulez-vous, mon cher, Anaxagore l'a dit, la vie est un voyage. »
Le monde classique, celui des civilisations grecque et romaine, constitue l'une des sources les plus riches de la culture européenne. Tout le monde en conviendra. Il y a deux manières toutefois de considérer une source : se concentrer sur le jaillissement de l'eau et éventuellement même s'interroger sur son origine, mais sans jamais détacher son regard de l'orifice par laquelle elle surgit, ou s'intéresser à l'eau elle-même, c'est-à-dire au mouvement, à la fluidité, de l'origine jusqu'à la disparition au-delà du regard.
Il y a aussi deux manières de s'intéresser à la culture antique, deux manières qui ne s'excluent pas l'une l'autre d'ailleurs : essayer de connaître ce qu'était la vie dans le passé, ou s'efforcer de reconnaître comment le passé vit aujourd'hui. J'ai toujours essayé de prendre appui sur la première pour accéder à la seconde.
Ce voyage vertical, dans le temps, entre le passé et le présent, est le premier itinéraire que je veux souligner avec vous. J'ajoute que cet itinéraire est nécessairement incomplet, car il ne se termine jamais avec le présent : il se dirige toujours vers un futur dont nous n'apercevons pas la fin, mais je suis convaincu que la connaissance du passé fonde une meilleure compréhension du présent, et que celle-ci à son tour éclaire les conditions d'émergence du futur.
Il y a encore un second voyage que je souhaite partager avec vous, un itinéraire horizontal, dans l'espace ou dans la géographie.
Après mes études de philologie classique, j'ai entrepris des études en langues et cultures orientales, centrées sur le Proche et le Moyen Orient, plus particulièrement sur les régions du Caucase et les cultures de l'Arménie et de la Géorgie. Si mes motivations pouvaient relever de la curiosité et de l'exotisme, il y avait aussi un lien direct avec mes premières études. Lorsque le monde classique s'efface, en Occident avec la chute de Rome en 476, pour laisser la place aux siècles dits obscurs du moyen âge, il ne meurt pas. L'inspiration classique, ses formes artistiques et littéraires, son modèle politique, comme un phénix renaissant de ses cendres, réapparaisssent en Orient, mais sous une forme renouvelée, dynamisée par le christianisme naissant et enrichie d'apports orientaux : c'est le monde byzantin, dont la capitale, Constantinople, sera l'un des plus grands centres économiques et culturels du monde occidental jusqu'au XVe siècle.
De Byzance, la culture classique ainsi revivifiée se diffuse parmi tous les peuples entrés en contact avec l'empire romain d'Orient, jusqu'aux plateaux de l'Arménie et aux montagnes de Géorgie.
Mes études m'ont transporté du bassin méditerranéen aux rives du Bosphore, et du Bosphore aux montagnes du Caucase. Au terme de ce second voyage, j'ai retrouvé, dans les cultures, les littératures, les arts et les traditions arméniennes et géorgiennes bon nombre des richesses dont le monde classique avait déjà nourri l'Europe.
L'histoire l'explique aisément : ces régions ont fait partie du monde perse, puis du monde grec, celui d'Alexandre le Grand et de ses successeurs, ensuite du monde romain, après le passage de Pompée au Ier siècle avant notre ère, et du monde de Byzance et de l'Orient chrétien. Ces régions ont connu l'expansion de l'Islam et appartenu à l'ensemble ottoman, puis à l'empire russe et enfin à l'Union soviétique, avant d'accéder, il y a une quinzaine d'années seulement, à une indépendance dont la quête les avait tenues en haleine durant des siècles.
Etablies entre l'Occident et l'Orient, l'Arménie et la Géorgie ont développé des cultures nourries de toutes ces influences. Parce qu'elles sont chrétiennes depuis près de 1700 ans, leurs regards se sont le plus souvent tournés vers l'Europe, ou plutôt vers ce qui allait devenir l'Europe : les grands textes fondateurs de la culture occidentale, ceux des philosophes grecs par exemple, de même que la Bible et toute la production littéraire chrétienne ont été traduits en arménien et en géorgien ; les grands noms de la littérature française, par exemple, de Molière à aujourd'hui, existent dans des versions arméniennes et géorgiennes, et ont exercé une profonde influence sur l'évolution de la culture de ces pays.
Celui qui prend en compte ce passé et ce passage de l'ouest vers l'est est frappé de l'européanité de l'Arménie et de la Géorgie, même si elles ne s'y réduisent pas. J'ai utilisé à propos de ces deux pays l'expression « des petites Europes hors de l'Europe », pour mieux les faire connaître, et pour que nous prenions conscience du devoir que nous avons envers ces deux pays, une responsabilité de solidarité qui nous vient de notre culture commune.
De ces petites Europes, je pouvais jeter sur la grande Europe un nouveau regard, à la fois de l'intérieur et de l'extérieur, alliant le passé et le présent. Je pouvais observer le voyage dans le temps et dans l'espace d'éléments culturels communs, je pouvais assister à leur lente évolution jusqu'à aujourd'hui et comparer le résultat de cette évolution dans des milieux différents. Pensez au phénomène volcanique des solfatare : le bouillonnement que vous observez est un phénomène de surface, mais il résulte d'une montée de chaleur qui vient des profondeurs de la terre et qui agit sur la matière qui se trouve en surface. Il en est de même de la culture : une longue histoire nourrit les expressions culturelles d'aujourd'hui, et leur donne une coloration particulière, qui diffère selon les endroits et selon les milieux. Il faut s'efforcer de déceler sous cette variété les facteurs d'unité, ou, mieux encore, comprendre que cette variété est en fait, par elle-même, un facteur d'unité.
J'ai essayé de l'exprimer en développant un projet de recherche et de réflexion sur l'identité culturelle européenne.
L'Europe, nous le savons, apparaît comme une mosaïque de cultures et une mosaïque de langues. Mais nous percevons aussi, plus ou moins confusément, que cet apparent morcellement recèle cependant des éléments fédérateurs, vecteurs de cohérence et d'unité.
Il est possible de schématiser ces vecteurs en posant que la culture européenne s'est constituée progressivement par l'interaction de trois axes verticaux et de trois axes horizontaux, ajoutés au terreau des cultures locales (celtes, ibériques, scandinaves, etc).
Les axes verticaux, qui servent de piliers à l'édification d'une culture européenne, sont l'héritage hellénique, l'héritage romain et l'héritage judéo-chrétien.
Le monde grec inaugure la pensée philosophique en tant qu'exercice rationnel, et développe l'analyse critique des règles du comportement humain (éthique, politique) ; la Grèce forge des universaux parce qu'elle est le miracle unique de la recherche d'une rationalité commune à tous les êtres humains ; elle est aussi le lieu de l'émergence de la conscience, qui sera une caractéristique de la culture européenne ; elle établit enfin un lien entre l'esthétique et l'éthique, qui est une des préoccupations fondatrices de l'hellénisme.
Rome impose la loi comme fondement de la paix, elle-même conçue comme un facteur d'unification des peuples (droit, structures juridiques) ; elle fonde le droit en raison (Cicéron), ce qui confère à la loi les possibilités d'une expression universelle, image perfectible d'un droit naturel d'origine divine, qui dépasse les groupes sociaux particuliers et qui appartient à l'ordre du monde (e.a. ius gentium, droit des gens, apport à l'émergence du droit international auj.).
L'héritage judéo-chrétien répand le monothéisme, lequel exprime lui-même une conception de l'homme à l'image de Dieu. Les valeurs essentielles de la tradition chrétienne sont au coeur de la culture européenne : le caractère sacré de la vie humaine, la dignité inaliénable de la personne, le rôle central de la famille (fondée, durant des siècles, sur le mariage), la liberté de conscience et de religion, l'exercice du pouvoir politique comme un service au bien commun.
Ces héritages ne sont pas juxtaposés ; ils se combinent entre eux et se nourrissent les uns les autres au fil du temps. Les éléments qui en résultent réapparaissent au cours de notre histoire, en raison de trois dynamiques, qui sont les axes horizontaux, ou transversaux, du schéma.
La première dynamique est celle de la permanence et de la survie, qui fait que les éléments fondateurs de la culture européenne sont récurrents, sans cesse remis au goût du jour ; la capacité de ré-actualisation de la culture est caractéristique de l'Europe.
La seconde dynamique est celle de l'inculturation et de l'assimilation, qui, permettant à une culture d'intégrer des éléments extérieurs, contribuent à créer une homogénéité partielle de la culture européenne ;
Enfin, la dynamique de la créativité et de l'enrichissement a permis à l'Europe de recevoir des éléments extérieurs, éventuellement de les développer, de les redynamiser, et de les agréger dans sa propre culture.
La combinaison et l'interaction de ces six axes, ajoutés aux terreaux locaux, créent une dynamique culturelle qui contribue à forger une culture des cultures, faite de pluralité, qui soit en même temps un patrimoine culturel commun, qui transcende les divisions linguistiques, géographiques et politiques.
Cette grille de lecture de la culture européenne est fondée sur les voyages dont je vous ai parlé : le voyage dans le temps, car la culture traverse le temps, elle est ce qui relie le passé au présent ; le voyage dans l'espace, à la fois parce qu'une culture commune a pour effet de raccourcir les distances, et parce qu'il n'est possible de l'objectiver qu'en la considérant de l'extérieur. Comme le dit un proverbe : il est difficile de dessiner un oeuf lorsqu'on est à l'intérieur de l'oeuf.
Je vous ai parlé jusqu'à présent d'un itinéraire allant d'ouest en est, de l'Europe vers les petites Europes. Il est temps de fermer la boucle.
Et ce sera pour moi l'occasion de remercier chaleureusement la Fondation du Mérite Européen et ses responsables pour l'honneur qu'ils me font aujourd'hui., et que je reçois comme un encouragement à continuer à oeuvrer en faveur d'une meilleure compréhension de la culture européenne et d'une meilleure connaissance de tous ceux qui la partagent.
Pour fermer la boucle, donc, revenons une dernière fois au thème du voyage.
Pour les anciens Grecs, le mot " Europe " désignait la fille d'un roi de Phénicie (donc, au Proche-Orient), enlevée par Zeus et transportée en Crète, qui dans le mythe, symbolise l'accès au continent que nous appelons aujourd'hui l'Europe.
Le mythe d'Europe est en fait un récit qui traite du passage de l'Orient à l'Occident, du lien entre ces mondes ; il fait de l'Europe moins un espace statique qu'un lieu de passage, ou de voyage. Dans un article publié dans l'hebdomadaire américain Time (numéro spécial consacré à l'Europe, août 2003), le philosophe français Bernard-Henry Lévy écrit : " Le continent n'est pas seulement sur le chemin d'un voyage ; il est un voyage " (" The Continent isn't just on a journey ; it is a journey ").
Le même terme de " voyage " (" journey ") se retrouve dans une phrase de Salman Rushdie : " Le voyage nous crée. Nous devenons les frontières que nous traversons " (" The journey creates us. We become the frontiers we cross " ; interview parue dans Time).
Mettons les deux citations bout à bout : " Le continent n'est pas seulement sur le chemin d'un voyage ; il est un voyage. Le voyage nous crée. Nous devenons les frontières que nous traversons. "
Quelle meilleure définition de l'Europe pourrions-nous trouver ?
Bernard COULIE, Recteur de l'Université de Louvain-la-Neuve